CHAPITRE VIII
Depuis une huitaine de jours, chaque matin en me levant, j’allais dans la salle de bains voir si ma tête ne s’était pas transformée pendant la nuit. L’absorption massive de cervelle de jeune taureau fraîchement abattu, sans me faire pousser exactement des cornes, m’occasionnait une impression désagréable de pesanteur et de vacuité. Je craignais que mon crâne n’enflât à la manière du fils de Minos et de Pasiphaé. Ce jour-là, j’étais particulièrement anxieux car je devais mettre un chapeau.
En partant, mes beaux-parents m’avaient laissé, en gage de réconciliation, de nombreuses instructions concernant les loisirs du prince. Celui-ci, dont les négociations étaient sur le point d’aboutir, se répandait en mondanités et comme il ne pouvait pratiquement pas quitter l’hôtel où il avait du crédit, mélangeait pêle-mêle dans ses réceptions l’eau avec le feu, les ambassadeurs et les diamantaires, les cousins titrés et les saute-ruisseau. Profitant d’une matinée fériée, je devais aller le prendre, à l’issue d’une cérémonie consacrant la signature du protocole préliminaire entre Arunsberg et le gouvernement, pour le conduire à la roseraie de Bagatelle. Nous n’étions qu’au 8 mai ; cette promenade m’apparaissait un peu prématurée ; mais le temps nous pressait, et, à part l’exposition de la galerie Charpentmann ouverte à Un demi-siècle de peinture aphasique, il n’y avait pas grand-chose à voir.
J’empruntai un Eden à bords roulés appartenant à mon beau-père, montai un col dur sur une sorte de chemise de nuit qui s’y prêtait, décrochai une canne dans l’entrée pour faire rire Albertina et m’éclipsai en prenant soin que Sophie ne m’aperçût pas. Si nous avions eu vraiment une vieille bonne, elle m’aurait dit : « Vous êtes beau comme un petit mylord ! »
J’arrivai dans les salons à la fin des discours et parvins à happer une coupe de Champagne pour me mettre dans le ton. Je croisai des députés qui étaient devenus généraux depuis la guerre et des généraux qui étaient devenus députés par la même occasion. Par extraordinaire, tous étaient en uniforme. En sortant, pour rejoindre le prince et Albertina qui accompagnaient leurs derniers hôtes jusqu’au seuil du hall, je m’aperçus que je n’avais plus assez d’argent pour me permettre de reprendre mon chapeau et ma canne que j’avais déposés au vestiaire. Quand l’ultime képi se fut envolé, ils restèrent là, tout seuls, et je dus m’éloigner le cœur gros. La cervelle de taureau, prise de court en cette occurrence peu familière, n’avait pas su me dicter les paroles simples qui eussent, à n’en pas douter, fléchi la dame.
Le prince et Albertina m’attendaient sur le trottoir. Je remarquai chez la jeune fille un abandon qui contrastait avec le raffinement de sa toilette. Je l’imputai au printemps qui s’était résolument installé.
— Ah ! l’air de Paris, l’incomparable charme ! soupira le prince.
Albertina me décocha une petite grimace et, à la faveur d’un encombrement, me pressa les doigts au coin de la rue de la Paix. Nous souhaitâmes monter dans un taxi, mais il n’y en avait pas de libre, à l’exception d’un seul, obstinément tourné vers Reuilly où il avait son port d’attache, et qui fit la sourde oreille à notre itinéraire. Nous guettâmes l’autobus. Il nous déçut à plusieurs reprises.
— Marchons, proposa le prince. Il me semble que j’entends de la musique.
— De la musique, Monseigneur, bredouillai-je. Quelle étrange hallucination !
— Non, dit Albertina, j’ai entendu, moi aussi.
— C’est une coïncidence, avançai-je, ou un présage.
— Il ne peut pas y avoir de bons présages, dit-elle, en baissant les yeux.
Cette déclaration, sans me troubler beaucoup, m’occupa une partie du chemin, et je faillis laisser le prince tomber sur un escadron de la 3e D. B. qui stationnait dans la rue Royale. Je le poussai précipitamment dans une voie de traverse. J’imaginais qu’il était délicat d’épargner à ces Allemands le spectacle d’une parade militaire destinée à célébrer une victoire remportée sur leur pays. Comme toutes les entreprises un peu superflues, celle-ci prit une importance croissante et j’en vins à l’élever à la hauteur d’une gageure fondamentale. Le plus pratique eût été, évidemment, de descendre dans le métro. Mais ils s’y refusèrent.
— Pas aujourd’hui, où le ciel est si beau ! Pourquoi y a-t-il des drapeaux aux balcons des maisons et sur les véhicules ?
— C’est une manifestation sans caractère particulier, un avant-quatorze Juillet, une répétition générale, si vous voulez. La préfecture préconise de temps en temps cet exercice pour maintenir nos étendards en bon état et leur faire prendre l’air.
— Il est bienvenu, dit le prince.
Cependant, je percevais aux rumeurs qui montaient du côté des Champs-Élysées, au roulement continu des blindés, que les fils du défilé étaient en train de se nouer. Je redoublai de volubilité et ne m’engageai qu’avec circonspection dans les rues de plus en plus étroites, de plus en plus vides, de plus en plus mornes. Je commençais à souffler. J’avais compté sans les avions, qui se mirent à passer au ras des toits dans des stridences affreuses.
— Jolie promenade ! soupira Albertina. N’y a-t-il pas d’autres routes pour aller à Bagatelle ? Nous aurons bien mérité des roses.
Elle avait l’œil mauvais. Je lui demandai : « Qu’est-ce que tu as ? » sans prêter attention à la présence de son oncle. Ses lèvres s’arrondirent en forme de « Chut ». Mais le vieux monsieur ne nous écoutait pas. Le bras tendu vers un lointain carrefour, il s’exclama : « Au diable les roses ! Je crois que j’aperçois des soldats. »
— Ne le retiens pas, me dit Albertina. Il nous échappera de toute façon, nous n’avons qu’à le suivre à distance. Je voudrais te parler. Nous ne nous sommes pas énormément vus ces jours-ci. M’évites-tu ?
Le prince, qui s’était élancé, prenait de l’avance et se retournait par moments pour nous intimer d’avoir à nous presser. La rue s’élargissait. Nous heurtions des gens. Nous remontions à la surface.
— Non, mon cœur… mais j’ai tant de soucis.
— Pauvre Sébastian ! Il ne nous manquait plus que cela !
Tour à tour disjoints ou réunis par les mouvements d’une foule plus dense, nous débouchâmes sur l’avenue. Un triple rang de badauds s’étirait de la Concorde jusqu’à l’Étoile et acclamait pour l’instant un régiment de zouaves.
— C’est la fête, dit Albertina. Où est mon oncle ?
Nous découvrîmes le prince, haut perché sur un banc, où sa silhouette opulente gesticulait à l’adresse des troupes une profession d’amour si délirante que les serre-files se tordaient la gueule dans leurs jugulaires pour en mieux savourer l’hommage. Wunderbar ! répétait-il, Wunderbar ! Et son cri se diluait dans ceux du public où il ne laissait pas de trace.
Rassurée, Albertina m’entraîna par la main. Nous vînmes nous asseoir sur le banc, aux pieds du prince, contre ses guêtres claires. Et là, derrière l’écran de la lourde pelisse, tournant le dos à tout le monde, elle me dit : « Sébastian, je crois que je suis enceinte. »
Le prince était si content, il avait si vivement crié, qu’il nous entraîna vers la terrasse d’un café pour revenir au calme. Nous nous installâmes contre la vitre, à côté d’une tablée d’invalides aux visages sereins. C’était midi sur les Champs-Élysées. La circulation commençait à reprendre. Des voitures moelleuses accostaient à l’embarcadère du Fouquet’s. Des femmes en descendaient plus charmantes, ou charmeuses, qu’ailleurs. Elles n’avaient que trois pas à faire, combien importants. Le cinéma et le théâtre les attendaient en agitant des chèques comme des mouchoirs. C’était Venise la sèche un jour de festival improvisé. Le prince commanda de la bière, Albertina et moi, après une hésitation imperceptible, deux vermouths.
— Vous m’excuserez, dit le prince, je n’avais pas assisté à une revue depuis 1944, à Charlottenbourg. Ça fait du bien. Et il sourit en direction des soldats blessés, estima leurs décorations abondantes et ne put s’empêcher de leur témoigner son approbation.
— Beaucoup ! fit-il, en hochant la tête.
Les invalides sont liants. Les nôtres se rapprochèrent, un peu interloqués d’abord, puis exaltés timidement par la présence d’Albertina, qui demeurait très belle malgré la catastrophe qu’elle abritait. Sur ma chaise en retrait, j’avais l’air d’un petit frère pâle. Mon faux col me gênait dans le malheur et le fait que je me fusse déguisé pour accueillir la révélation de ma paternité ajoutait à ma dérision.
En face de moi, Albertina déployait du courage et ranimait son regard quand je la regardais. Peut-être y avait-il encore un espoir ? Peut-être n’était-elle qu’à moitié enceinte ? Je rejetai ce compromis absurde. C’était tout ou rien. Et, après avoir mesuré la joie que nous éprouverions si ça n’était rien, car ma pente profonde m’incitait là encore à la légèreté, je me retrouvai l’instant suivant glacé par l’idée qu’une œuvre tenace s’élaborait quelque part, dont l’objet inexorable était de faire exploser ma vie en mille morceaux. Je ne pouvais plus considérer Albertina du même œil. Elle était le siège d’un mystère. Elle-même s’examinait à la dérobée avec un mélange d’intérêt, de tendresse et de dégoût. Le temps qui s’écoulait prit soudain une importance formidable.
— Bir Hakeim ? demanda le prince, en avançant un doigt vers l’écusson d’un des militaires.
— Oui, fit l’autre, en montrant son pilon de bois.
— Mon fils aussi, dit le prince.
— C’est marrant. Comment s’appelle-t-il ? C’est le jeune homme qui est avec vous ?
— -Il s’appelait Gunther d’Arunsberg. Il est mort.
— Excusez-moi. C’est pas marrant, dit l’autre. Puis, se tournant vers ses copains : le monsieur, son fils était avec nous… A la Légion probablement, hein ?
Le prince, qui n’avait pas entendu, acquiesça plusieurs fois du chef, en murmurant : « Bir Hakeim… Bir Hakeim,.. » Nos voisins respectèrent sa méditation et en appelèrent à une tournée générale pour dissiper ce cafard vénérable.
— Et vous, me demandèrent-ils, où étiez-vous ?
— Lui ? coupa Albertina, il était trop petit pour faire la guerre.
J’admirai le soin un peu désobligeant qu’elle apportait à me protéger
en toutes choses dès qu’elle me sentait menacé ou simplement, comme c’était le cas ici, contrarié de ne pouvoir jouer campagnes sur table avec les autres. Jusque dans son état, elle demeurait tutélaire et maternelle. Grand Dieu ! Qu’allais-je penser là ? Maternelle ! Je touchai du bois. Au même moment, quelqu’un me toucha l’épaule. C’était un individu sans âge qui circulait entre les consommateurs avec une arrogance minable. Il portait une casquette crasseuse réduite aux dimensions d’un béret et un blouson kaki d’outre-tombe. Il vendait, dans une valise entrouverte, des hochets en Celluloïd. Il insista, nous mit une sorte de tétine dans les mains.
— Pour la petite dame, ça lui portera bonheur.
Albertina rougit violemment. Nous n’étions pas encore habitués à vivre dans l’allusion. Désormais, chaque mot qu’on nous adresserait se chargerait d’un double sens, chaque événement porterait son signe caché. Le hasard aurait mauvais goût. Il fallait nous attendre à ce que la malice du monde s’acharnât sur nous. Nous étions des blessés sans carte de priorité, sans place réservée, sans pension.
— Si vous permettez, mademoiselle, dit le soldat qui était le plus rapproché, ça nous ferait plaisir à mes camarades et à moi de vous offrir un souvenir. Ils se penchèrent avec de bonnes têtes, comme s’ils eussent voulu figurer sur le cliché qu’Albertina emporterait dans sa mémoire. Ils s’attardèrent à évaluer ce beau brin de fille avec une saine convoitise, imaginant peut-être qu’ils le ramenaient à la ferme paternelle, où leurs vieux parents les félicitaient d’avoir fait choix d’une compagne dont le bassin somptueux appelât la fécondité. C’est alors qu’il me vint pour la première fois à l’esprit et au cœur qu’Albertina attendait réellement un enfant et qu’une partie d’elle-même s’en réjouissait.
Jusque-là, dans l’affolement qui avait succédé à l’aveu de la jeune fille je n’avais guère envisagé que les données négatives du problème. Au tocsin qui résonnait, j’avais mobilisé des forces défensives ; il ne m’était venu que des réflexes de parade individuelle : il fallait qu’Albertina ne fût plus enceinte, Et voilà que le drame s’éclairait sous une autre lumière : fallait-il qu’Albertina n’attendît plus notre enfant ? Une grande tendresse m’envahit, un bonheur sourd, où la muraille tragique que nous allions devoir gravir trouverait désormais sa contrepartie de douceur et d’intimité. Que souhaitais-je exactement ? Mes espérances n’étaient plus formulables.
Le prince se leva, n’opposa qu’une protestation tiède aux mutilés qui prétendaient régler les consommations et nous entraîna vers le soleil.
— -Nous devrions nous occuper de retenir nos places dans le train, ma chère Albertina. Nous arriverons à Traufstein en même temps que les cerises. Si le cœur en disait à M. Perrin, nous pourrions le payer de tout ce qu’il a fait pour nous ?
Mon cœur ne me disait rien qui vaille. Néanmoins, songeant qu’un beau jour, nul ne saurait me retenir d’aller voir ce que devenait mon enfant, je laissai une porte ouverte.
— Pas tout de suite, Monseigneur. Mais, dans quelques mois, ce me sera un grand honneur d’y faire un saut.
Albertina m’eut de la reconnaissance pour cette réponse qui hypothéquait l’avenir et j’en ressentis un pincement. Le déclic d’un piège se refermait. L’ère du libre-échange que j’avais si ardemment revendiquée était passée. D’autres liens plus lourds que ceux d’une mythologie amoureuse nous unissaient maintenant. J’entendais même bruire des chaînes. J’eus pitié de nous deux, et de Sophie aussi par association d’idées. La nécessité devant laquelle j’allais me trouver de choisir entre la détresse de ces deux femmes m’accabla. Il m’appartenait bien d’organiser le malheur !
— Moi, dit Albertina, n’étaient certains inconvénients, je serais assez heureuse.
Je la fis pivoter par la taille. Se moquait-elle ? Je craignis qu’elle n’excédât les limites de l’abnégation ou qu’elle n’eût, au contraire, une solution impossible à me suggérer. Le prince nous avait laissés sur la place de la Concorde pour courir aux Affaires étrangères s’entendre confirmer que le ministère, où il avait des accointances, n’était pas tombé depuis tout à l’heure, car il nourrissait encore des préjugés d’avant-guerre concernant notre politique. Nous nous tenions sur un refuge. Cette situation nous convenait à merveille, la solitude peuplée n’ayant jamais cessé d’être notre lot. Des automobiles nous frôlaient ; des cyclistes moqueurs nous sifflaient aux oreilles ; de l’autre côté de la chaussée, un Américain nous photographia. Somme toute, nous conservions notre droit de cité.
— Heureuse, oui, dit-elle, de porter un enfant de toi, un enfant de Paris. Je m’installerais quelque temps dans le chalet, au fond du parc. Frau Bauër lui servirait de gouvernante, Herr Bauër lui apprendrait très jeune à seller les chevaux. Nous en ferions un joli prince.
— Que diraient ton oncle, ta famille ?
— Elle commencerait par se fâcher, évidemment. Mais d’abord, ce ne serait pas le premier bâtard de notre maison. Dieu merci ! Où en serions-nous sans cela ! Notre histoire abonde en mésaventures de ce genre. D’autre part, tu n’es pas sans ignorer que chez nous les prérogatives se transmettent par les femmes et que, depuis la mort de Gunther, la branche d’Arunsberg est en voie d’extinction du côté Butzbach. Reste moi, qui suis une Giessen, c’est-à-dire tout ce qu’on fait de mieux, à condition d’assurer une descendance. Pour cela, mon oncle passerait sur énormément de choses. Et puis, sait-on jamais, avec les événements, notre fils pourrait prétendre directement sur Hesse et sur Nassau…
C’était beaucoup pour une seule journée. J’eus envie de protester. Je demandai seulement :
— Est-ce qu’ils ne m’obligeraient pas à t’épouser ?
— Au contraire, soupira Albertina, et ses yeux se rembrunirent. Il faudrait que tu disparaisses, qu’on ne te voie plus du tout.
Ces mœurs, qui me semblaient aller à l’encontre de tout ce que je savais du code social, exprimaient vraisemblablement le désarroi d’une Allemagne, où les filles abandonnées jouissaient d’une haute estime. Néanmoins, je m’étonnai :
— Ne m’as-tu pas raconté que ta cousine Léopoldine de Wissach avait épousé un plombier ? Et toi-même, l’autre jour, ne me proposais-tu pas…
— Ça, c’était avant, répondit-elle. Une princesse peut se mésallier, si bon lui chante. Elle n’a pas le droit de couvrir ses incartades en donnant au prince-prétendant un père dans les affaires, ou même dans l’Histoire et la géographie. Comprends-tu ?… Comme je suppose que tu ne peux pas divorcer en moins d’un an…
En cet instant, je comprenais surtout qu’on voulait me retirer mon fils – et quel fils ! Et j’en oubliais la fragile embarcation sur laquelle je m’étais engagé avec Sophie.
— Quand l’enfant naîtra, poursuivit Albertina, on ne manquera pas d’en situer la conception à l’époque de mon séjour à Paris. On feindra d’en attribuer le bénéfice à l’un de ces jeunes gens du Consulat qui me sont vaguement apparentés : Rodolphe von Michaud ou Wolfgang de Kaisermark. Dans notre milieu, les « pères inconnus », on se les montre du doigt.
— Et l’un d’eux finira par si bien endosser cette paternité apocryphe qu’il te conduira au pied de l’autel, lui jetai-je méchamment.
Elle me dévisagea avec tristesse, puis s’effondra contre ma poitrine.
— Non ! Non ! fit-elle. C’est ça qui est terrible, je ne me marierai pas !… Personne ne voudra de moi… Je ne pourrai jamais plus… Je resterai toute seule dans le château, toute seule… Princesse, c’est déjà trop aujourd’hui… Ils aiment le travail, les rues ardentes, l’aventure… Alors, avec cet enfant !… Oh ! Sébastian, enlève-le-moi, enlève-le-moi vite…
Elle sanglotait, en proie à une crise nerveuse, où je sentais se défaire tout ce qui m’avait séduit en elle et qui m’en tenait à la fois éloigné : une insupportable sérénité, un équilibre prestigieux, un certain exotisme de la race et du cœur. Albertina n’était plus une étrangère, Albertina était des nôtres. « Calme-toi, ma prochaine, calme-toi », lui disais-je.
— Mais nous pouvons encore partir ensemble, reprit-elle, ou rester ensemble, si tu préfères. Nous irons habiter près de la porte de Jouvance. Tu arriveras à l’école par l’autre côté. Il n’y aura rien de changé. Dans dix ans, ton fils sera ton élève et vous vous lèverez en même temps.
Je ne répondis pas. Je m’essayai à replacer ce dernier propos dans la bouche de Sophie où il sonnait avec un bonheur égal : « Il n’y aura rien de changé. Dans dix ans, ton fils sera ton élève et vous vous lèverez en même temps. » Cette symétrie, dont le cours François-Mocqueur était l’axe, reflétait le symbole le plus navrant de mon incertitude.
En somme, il s’agissait de savoir si l’année prochaine, j’entrerais en classe par l’avenue de Suffren ou par l’impasse Joyeuse.
— Quel échec pour Sophie et moi ! dis-je.
— Ah ! fit-elle. Eh bien, je me retirerai à Arunsberg et l’enfant sera prince. Nous l’appelerons Sébastian, si tu veux bien.
Ce sera même Sébastian-le-Grand, précisai-je.
— Oui, mon petit, dit-elle.
— Et si c’était une fille ?
— Tiens, fit-elle, c’est vrai. Oh ! je ne suis pas inquiète, elle trouvera bien le moyen de tomber sur un petit Perrin de la bonne année…
« Deux dévorantes », songeais-je, en pensant à la mère et à la fille, et j’en riais encore lorsque je rentrai chez moi.
Mme d’Anreymond se tenait devant la loge de la concierge, où elle palabrait avec l’aveugle et sa promeneuse. J’entendis qu’elle disait : « Râmakrisna ne prétend pas, il chante à l’âme… » Elle baissa la voix sur mon passage et ne répondit à mon salut que lorsque j’eus atteint l’escalier. De toute évidence, elle m’avait rayé du cercle des initiés.
— Monsieur Perrin, appela-t-elle. Monsieur Perrin !
Je revins docilement sur mes pas.
— Vous nous lâchez, dit-elle. J’ai de gros reproches à vous faire. Pourquoi n’êtes-vous pas venu à ma grande réunion ?
— Mes beaux-parents étaient là. Nous nous voyons rarement. Il m’était difficile de sacrifier une soirée en famille.
— Vous avez tout perdu. Le mage et Vincenot se sont supérieurement entendus. L’abbé, qui d’ailleurs ne l’est plus, a été sublime. Croyez-moi, si vous le voulez, cet homme-là est un saint. Nous sommes prêts à le suivre. Nous allons quitter la maison.
Un regret vague me traversa. Je dis : « Pour ne plus jamais revenir ? »
— Nous cédons notre appartement à ma belle-sœur la vicomtesse de Prœcy, son mari travaille dans les assurances, comme le mien. Nous aurons donc toujours un petit pied-à-terre ici pour retrouver nos bons amis.
Elle se rapprocha de l’aveugle, chercha sa main, lui chuchota : « Espoir ! » en pleine figure, ce qui lui attira un sourire de gratitude.
— L’un des plus navrés, dis-je, va être lé général. Son bridge ?
— -Ah ! Ne nous parlez pas de celui-là. Il joue comme un pied et il a une veine insolente. Il fait le vide autour de lui. Je dois dire que même en histoire des religions, il n’est pas fameux. Nous l’avons emmené l’autre jour au pique-nique plénier, organisé par Vincenot. Il s’y est montré d’un falot ! Pas une référence, pas une citation, pas la moindre de ces ouvertures fulgurantes où les néophytes se révèlent habités par la flamme. Tant pis pour lui. Pour comble, il est tombé sur une aventurière à cheveux blancs, amenée par je ne sais trop qui, et qui n’avait rien trouvé de mieux que d’apporter un accordéon. Si je vous racontais que cette femme a entrepris de nous faire chanter en chœur après le repas !… Le mage et l’abbé, qui sont la mansuétude même, n’ont pas osé intervenir. Mais enfin, vous m’avouerez que passer de l’exégèse des Upanishad au Petit vin blanc qu’on boit sous la tonnelle, c’est un peu raide. Seul, ce nigaud de général semblait trouver ça tout naturel et reprenait au refrain. Je l’aurais tué. Aussi, n’ai-je pas été surprise d’entendre, pendant le retour, que cette créature l’invitait vivement à apprendre la clarinette. S’il croit faire son salut dans cette voie, bon vent !
Je ne me sentais pas tout à fait tranquille : cette joueuse d’accordéon me rappelait singulièrement ma mère, et, dans l’enthousiasme contagieux qu’elle avait déployé à la manifestation ésotérique, je reconnaissais une générosité et une candeur qui lui appartenaient en propre. Quelques années après la mort de mon père, au plus noir de ses chagrins et de ses soucis, elle avait converti à l’optimisme les ressources profondes de courage et de sensibilité qu’elle consacrait jusque-là à survivre. Elle avait résilié le contrat qui la liait à une marchande d’antiquités – « Je n’ai pas d’avenir dans l’antiquité », disait-elle – et s’était décidée à composer des chansons. Elle avait soixante-cinq ans. Blâmera-t-on une époque qui contraint ses vieilles gens à peiner jusqu’à leur dernier souffle ? Au regard de ma jeunesse confondue d’ennui, maman se donnait la dure joie de renaître. Elle réveilla ses amies. Elles allèrent au cinéma, au restaurant, au music-hall. Elles se mirent à fumer et à brûler leurs robes. Le jour qu’elle hérita un accordéon, ma mère fut persuadée que la vie commençait.
— Dans dix ans, déclara-t-elle, il faut que cet instrument-là me rapporte de l’argent.
Et elle avait acheté très sérieusement une méthode. Son grand projet de former un orchestre de sexagénaires ne lui était venu qu’un peu plus tard. Elle l’avait baptisé le « Sexa-Jazz » et entrevoyait des tournées triomphales à travers l’Amérique.
Pour le moment, le « Sexa-Jazz » n’en était encore qu’au stade des répétitions. Beaucoup de dames pressenties s’étaient dérobées, surtout lorsqu’il ne resta plus à pourvoir que les postes de trombone et de clarinettiste. La condition draconienne que maman imposait aux participants était qu’ils n’eussent appris à jouer de leur instrument que depuis l’âge de la retraite. Cette clause, destinée à secouer la résignation désœuvrée des vieillards, en décourageait certains, qui n’avaient plus le cœur à se remettre au solfège ou à louer des cymbales.
— Il ne s’agit pas tellement de faire de la musique difficile, précisait-elle. Mais quand on nous verra dans nos habits étincelants, sur une scène de Chicago ou de New York, ce sera pour le monde un exemple stupéfiant de discipline et d’espérance : la preuve allègre qu’il n’est jamais trop tard…
Je n’avais pas aimé la façon dont la vicomtesse d’Anreymond avait parlé de ma mère. Pour l’embarrasser, je lui demandai aussi ironiquement que possible par quel miracle elle avait réussi à trouver un nouvel appartement, laissant entendre par là qu’une mystique bien avisée ne répugnait pas à recourir aux plus basses combines pour satisfaire ses intérêts matériels.
— Nous n’aurons plus d’appartement, me dit-elle. Nous logerons à Saint-Nom-la-Bretèche, dans la villa communautaire de l’abbé Vincenot, que nous allons construire de nos propres mains. Nous avons calculé : chacun de nous doit fournir cent quarante-quatre heures de travail. C’est un nombre bénéfique. Tenez, regardez dans mon sac à provisions, je viens d’acheter deux truelles, une pour mon mari et une pour moi.
Que pouvais-je opposer à cela ? A quelques étages de là, Sophie m’attendait. Elle serait déçue parce que je ne lui rapportais pas des roses de Bagatelle. Elle me demanderait à quoi j’avais occupé ma matinée. Pourrais-je lui répondre que j’avais perdu au Ritz une canne et un chapeau qui ne m’appartenaient pas, et que j’avais donné à la couronne d’Arunsberg un prince de mon sang, qui ne m’appartenait plus.
Les démons qui me poussaient me semblèrent encore moins présentables que ceux de Mme d’Anreymond.
Pour une fois, l’oncle d’Albertina avait vu assez juste : le cabinet tomba le lendemain sans que rien l’eût laissé prévoir. La crise n’en eut que plus de retentissement. Elle dura un mois, pendant lequel le président de la République dut poursuivre ses consultations et le prince d’Arunsberg reprendre les siennes. Là où un simple ministre sans portefeuille eût suffi à apposer la signature qui lui faisait défaut, des ministères sans ministres se le renvoyèrent comme une balle en quête d’un tampon introuvable, quelques bureaucrates allant jusqu’à lui conseiller de se carrer son diadème dans le train.
L’indétermination qui avait présidé à la chute du gouvernement ouvrait le champ à toutes les suppositions. Imaginant que les communistes étaient susceptibles d’entrer dans la composition du prochain cabinet, le prince les convia à ses petits thés de la place Vendôme et leur présenta ses amis. Un mariage, deux conversions de sens opposé et d’interminables procès en déviationnisme sanctionnèrent par la suite cet intermède culturel.
Ce sursis qui nous était accordé, Albertina et moi le vécûmes dans des transes contradictoires. Le Syndicat de l’enseignement tertiaire et para technique avait lancé un ordre de grève. Je n’allais plus à l’école, sauf pour y occuper les locaux. Qui dont prétendait à les forcer d’assaut ? Je me le demande encore ; les élèves, peut-être, dont certains s’octroyaient la revanche suprême de venir contempler, derrière les grilles, leurs professeurs au piquet.
J’avais toute latitude d’épuiser la douceur et l’amertume de ce printemps dont les teintes avaient tourné si vite à l’automne. Le départ d’Albertina demeurait suspendu à la formation du ministère. La discorde entre les partis n’était pas telle que nos heures ne fussent comptées. Et nous n’avions toujours pas arrêté le destin de notre petit prince.
Les jours où Albertina était enceinte se distinguaient de ceux où elle attendait un enfant. Le temps se consumait comme une mèche, courait vers sa fin précise, noire, détestée. Que le terme de cette course épouvantable fût la naissance d’un être humain nous effleurait à peine, sinon pour nous confirmer dans l’isolement où nous rejetait le reste du monde, plus généralement préoccupé par la crainte de la mort. Les horloges aux carrefours, les pendules sur les cheminées, les montres dans le sac des femmes, dans le gousset des hommes, au poignet des jeunes gens, s’étaient mises en marche avec l’embryon de la vie. Comme lui, elles se hâtaient vers un seul dénouement et quelque chose de notre cauchemar passait dans leurs pulsations, dans leurs saccades grotesques. Nous nous enfermions dans des maisons de rendez-vous que je choisissais luxueuses et gaies, je commandais des repas de langoustes et de foie gras auxquels nous touchions à peine, nous ébauchions des caresses que nous n’achevions pas. Le corps d’Albertina m’était devenu un lieu de respect, à la fois sanctuaire et laboratoire. Assis côte à côte, nous nous prenions la tête dans les mains. Chacun sa tête et chacun ses mains. Mais nous bouleversions le lit, avant de nous en aller, par respect humain.
A d’autres moments, nous cessions de nous sentir traqués. Le drame était accompli. Il ne nous restait plus qu’à en récolter le bon grain. Nous avions notre pain blanc devant nous : ce fils que nous attendions comme si nous l’eussions espéré, dont nous parlions comme s’il eût été déjà là. Je n’envisageais plus qu’on pût m’en séparer et il me montait d’enivrantes bouffées de reconnaissance envers cette Albertina si généreuse. Bras dessus, bras dessous, ménagers de nos forces, nous nous promenions à pas de convalescents joyeux, nous entreprenions de nouvelles expéditions, nous retrouvions notre curiosité des sites et des gens, pour appeler sur la venue du petit Sébastian une corbeille commune d’expériences et de souvenirs.
Sans doute entrait-il une part de complaisance dans l’art que nous apportâmes à transfigurer notre malheur. Mais l’innocence de nos hésitations, la sincérité de nos volte-face, j’en veux la preuve dans la constance avec laquelle nous continuâmes de maintenir entre nous la présence de l’enfant Sébastian, lors même que nous eûmes décidé qu’il ne devait pas venir.
Un après-midi, Albertina se fit plus lourde à mes côtés, je la vis pâlir, ses traits se durcirent. Nous avions dépassé les portes et franchi la Seine au pont de Chavraize. Nous allions atteindre les coteaux de Mongis d’où l’on domine Paris sous un angle inattendu. Nous nous étions assigné comme but de promenade une closerie située à mi-pente dont les charmilles nous avaient souvent tentés depuis l’autre rive. Il avait plu. Un crépuscule rose montait du fleuve, où l’esquif d’un rameur solitaire ouvrait un sillon d’argent. Je voulus me retourner pour faire partager à Albertina une illusion d’optique : la tour Eiffel apparaissait dans le prolongement de l’Arc de triomphe. Elle secoua la tête et dit :
— Laisse-moi.
Je la pris au mot. Elle me dit :
— Reviens.
Une voiture nous dépassa. Je lui demandai :
— Veux-tu que je l’arrête ?
Elle fit non de la tête et retint sa respiration jusqu’à ce que les émanations du moteur se fussent dissipées.
— J’ai mal.
— Où ça ? interrogeai-je ; ce qui me sembla très indiscret.
Mais j’avais peur de ne bientôt plus pouvoir accompagner Albertina à travers les étapes secrètes de sa besogne et il m’était insupportable de travestir mon ignorance en indifférence. Fort heureusement, elle répondit :
— Partout.
Et, comme elle répondait, ses yeux s’éclairèrent, son buste se détendit :
— Voilà, c’est fini.
Nous décidâmes de poursuivre notre route. Albertina retrouva son entrain sous les tonnelles. L’alerte ne l’avait pas affectée. Elle négligea une manière de petit bar modem style pour la salle commune qui sentait l’épicerie de campagne. Je pris un vermouth. Elle demanda une eau minérale, en me priant de ne pas m’en formaliser, et refusa la cigarette que je lui offrais :
— Je ne fume plus.
Ces gestes nous acheminaient vers la tragédie individuelle. Étions-nous de taille à l’affronter ? Les périls pour elle, les inquiétudes pour moi, cette aventure inversait les rôles où je nous eusse souhaités. Pouvais-je préjuger des sentiments d’Albertina en cette minute ? Où fallait-il lui envoyer du renfort ? Quelle fissure se dessinait en son âme, qu’il convenait de colmater ? Je m’efforçai de me mettre à sa place. Je me déguisai en princesse française ; je dressai les décors d’une banlieue de Francfort : je m’y perdais par un soir humide au bras de mon suborneur, un jeune Doktor, père de famille. Je savais qu’il ne m’épouserait pas et me laisserait repartir, sous quelques jours, dans mon château perdu, pour y engendrer patiemment le parfait bâtard… Voilà. C’était tout ; c’était maigre. Ma représentation n’allait pas au-delà. Je me heurtais au mystère imprenable d’Albertina, qui était peut-être plus foncièrement encore celui de la femme. La transposition n’était pas possible.
Albertina crispa brusquement ses doigts sur la table, m’étreignit le poignet, se renversa en arrière, exsangue. Je crus déchiffrer la note culminante de cette souffrance. J’en cherchai en vain l’écho. Déjà, Albertina revenait à la paix.
— Heureusement que tu es là, dit-elle.
A bien y réfléchir, elle était d’une indulgence extrême.
Ce second spasme fut suivi d’un troisième et de beaucoup d’autres, qui nous interdirent de bouger. Désormais, je pouvais guetter le passage de la douleur. Elle tournait comme un coureur. Je la sentais venir à quelque frémissement lointain. J’assistai sur le visage de la jeune femme à la montée tumultueuse qui accueillait son arrivée. Je la voyais s’amenuiser et disparaître. Nous avions à peine récupéré qu’elle s’annonçait à nouveau.
L’obscurité s’installa dans le fond de la salle où la détresse nous enracinait. Le patron, que nous entendions invectiver contre son épouse de l’autre côté de la cloison, poussa la porte, hésita le long de son comptoir et finit par prendre place devant un guéridon où le couvert était mis. La vieille passa une tête défigurée par le mépris.
— Tu manques pas d’appétit, Ernest, tout de même, quand il y a du monde !… Et ça veut faire bar !
Ernest souleva sa casquette pour se gratter le crâne et dit :
— Allez, va, sers la soupe.
Albertina suivit avec fascination les évolutions de la patronne, huma le bonheur médiocre qui émanait de ce ballet domestique, pressentit qu’il tirait sa saveur d’une tradition quotidiennement ranimée, comme ces ragoûts qui prennent du ton en retournant au feu.
— Je voudrais de la soupe, dit-elle.
La vieille, dont l’oreille traînait dans notre direction à la moindre occasion, sauta sur une paire d’assiettes et les remplit avec une ardeur communicative.
— Laisse, fit Ernest, en débouchant sa bouteille personnelle. Il y a des finesses que tu ne connais pas.
Il laissa couler un long filet de vin dans notre bouillon et ferma un œil pour apprécier l’ouvrage :
— A votre santé, lança-t-il, je ne vous en promets pas plus.
La patronne, persuadée que la pâleur d’Albertina tenait au drame passionnel et que nous n’avions élu ses banquettes que pour y distiller des venins distingués, se dirigea vers le seuil et proféra cette indication à notre adresse : « Il a plu, ça fait du bien aux esprits. » Ces gens se penchaient sur notre corps et sur notre âme.
On s’étonnera de certains goûts frustes d’Albertina. Rappelons qu’élevée à distance des villes, pendant les dures années de la guerre, sa condition d’orpheline l’avait rompue aux leçons de l’office et de la ferme avant de lui ouvrir les portes du salon. Il y aurait plutôt lieu de s’émerveiller qu’une aussi bonne fille pût cohabiter sous une même enveloppe avec une aussi grande dame. Ce privilège d’abondance, Albertina n’en était redevable qu’à l’aristocratie de sa race. Elle applaudit au mélange d’Ernest et sut ne pas exclure nos hôtes de cette satisfaction commune à laquelle nous accédions pour la première fois.
C’est l’honneur du potage d’être une nourriture collective où les notions de part et de portion n’interviennent qu’à titre figuratif. Albertina et moi eûmes le sentiment de dîner dans la même assiette et que notre pacte s’en trouvait renforcé. En général, les jeunes ménages ne mangent pas assez de soupe et les amants pour ainsi dire point.
Nous étions, en apparence, aussi loin que possible de nos tourments. Il n’est rien de pire que les réveils. Rares sont les chagrins qui recèlent un bonheur sourd – les peines sont franches. Les félicités corrompues secrètement sont au contraire plus fréquentes. Elles ne pardonnent pas. Le cœur, trahi, s’insurge : sur qui compter ? Notre potage lui-même n’était qu’un semble-joie. Il eût mieux valu ne jamais boire ce philtre du malheur travesti.
Albertina, sans repousser son couvert, posa les coudes sur la table et appuya son menton sur ses poings.
— Je ne pourrai pas, dit-elle, je ne pourrai jamais traverser cette épreuve sans toi. Il m’arrivera quelque chose, là-bas, à Arunsberg. Il est préférable de tout dire. On nous aidera.
Sous la châtelaine attentive aux faibles, aux animaux, aux opprimés, reparaissait une enfant incertaine de ses pouvoirs, qui redemandait au monde un peu de la sollicitude qu’elle lui avait prodiguée. Elle n’avait pas l’habitude de se tenir du côté où l’on appelle au secours. Comme une infirmière qui tomberait soudain malade, elle exigea tout et tout de suite : que je la suivisse ou que je la délivrasse.
Cette alternative redoutable nous rendait au sort banal des couples adultères. Nous rentrions dans le fait divers. C’est un département mal fréquenté, le climat y est déprimant. Albertina possédait heureusement une cousine pour chaque circonstance de la vie.
— Il y a quelque temps, dit-elle, Hermangarde de Metterbourg est allée faire un petit voyage en Suisse, où elle a été très bien traitée.
La solution que j’entrevoyais était de celles qu’un homme adopte avec gratitude. Pas moi. J’étais partagé entre le désir de donner à Sophie ce gage terrible de nos liens et la crainte de frustrer Albertina. Je m’empressai, par précaution, de lester d’un peu de morale les plateaux de ma balance.
— On ne doit pas détruire ce qui existe, déclarai-je. Mais j’avoue qu’en cet instant je pensais davantage à mon foyer qu’à mon fils.
Albertina ne se méprit pas.
— Tu crois, fit-elle. Sébastian aussi existe. Eh bien, je ne peux pas le porter toute seule.
Elle constatait cela sans acrimonie, dans la fermeté d’une décision, nuancée d’un arrière-soulagement. Pour ma part, j’éprouvai que cette perspective nouvelle, si déchirante fût-elle, me restituait du prix et du poids. On me donnait quelque chose à faire, à défaire plutôt. Je ne tolérais plus ma passivité.
— La suite ! réclamait précisément le patron.
C’était un rappel à l’ordre. Nous nous levâmes. Il n’y avait plus une seconde à perdre,
— Aurons-nous le temps ? demanda Albertina.
Le mot du patron nous avait lancés dans la rue. La dernière phrase d’Albertina nous précipita dans la descente. Tout en titubant, elle disait :
— Je n’aurai pas la chance de faire un faux pas.
En arrivant aux portes, je me ruai sur les journaux. Les titres annonçaient : Incertitude à Matignon, Détente à l’Elysée. Lamain n’était pas près d’être désignée, qui signerait le visa du prince. Nous disposions peut-être d’une semaine pour livrer cette bataille inconnue. Les désordres de la République nous étaient favorables. Notre projet y trouva sa triste confirmation.
— Consentirais-tu à ce que Sophie, ta femme, fasse une pareille chose ? interrogea Albertina, au moment où nous allions nous séparer.
Si j’eusse flairé une trace d’amertume dans ce propos, je n’eusse pas répondu à la jeune femme avec une franchise que j’imaginai lui devoir :
— Certainement pas.
— Tu aurais bien raison, dit-elle. Ma question était stupide. Nous sommes autant responsables l’un que l’autre.
Une grande vacance m’habita, dès qu’elle eut franchi le tambour de l’hôtel. Je n’étais pas sûr qu’elle ne commençât point à me haïr. Était-elle jalouse de Sophie ? Ce sentiment n’avait guère cours entre les êtres que j’aimais. Il est vrai, pensai-je, qu’ils n’avaient rien à s’envier.